JUSTICE
À justice inégale : la justice britannique et l'autonomie w8banaki
Au Bas Canada, la justice lors de la période de 1800 à 1850 est principalement marquée par un pluralisme entre la justice w8banaki et britannique. Au fil du temps, cette collaboration entre les deux systèmes judiciaires s’avère de plus en plus difficile, principalement due à un empiétement des Britanniques sur la majorité des sphères de la société w8banaki. Le cas d’Alexandre Saincastin, un W8banaki ayant tué deux Américains pour des enjeux de chasse, est l’un des plus particuliers lors de cette période au Bas-Canada. De fait, sa libération conditionnelle engendrera une panoplie de conséquences due à l’enjeu de communications entre autochtones et britannique.
La balance de la justice: Le cas d'Alexandre Saincastin en 1827-1828
Comment le cas de Saincastin illustre-t-il l’interaction entre la justice britannique et l’autonomie juridique des communautés autochtones?
Ce cas montre bien l’interaction entre les deux systèmes judiciaires, puisque la justice anglaise s’impose, tout d’abord, dans l’affaire pour ensuite la transférer aux autorités autochtones. Par la suite, des tensions surgissent attribuables à une décision des chefs d’Odanak, illustrant ainsi les difficultés que comporte ce pluralisme juridique. Il est également possible d’observer un désir de contrôle complet sur la justice par les Britanniques ainsi qu’une envie de conserver leur autonomie pour les W8banakiak.
Les sources consultées proviennent des archives publiques du Canada et se sont des documents manuscrits datant du 19e siècle. Notre corpus comprend un procès-verbal, des mandats de libération conditionnelle, des communiqués, des lettres de correspondances, une attestation, une pétition et d’autres. Ce sont majoritairement des archives du gouvernement du Bas-Canada provenant du Département des Affaires indiennes. Ainsi, cela montre que malgré l’implication des chefs w8banakiak dans les sources, il y a une perspective coloniale qui prédomine. En ce sens, il est impossible de voir toutes les perspectives, puisque nous connaissons seulement une version des faits. Les informations peuvent, donc être incomplètes et biaisées.
La justice de deux nations : le cas de Saincastin
Alexandre Saincastin est un W8banaki provenant de W8linak dont l’histoire représente l’un des cas les plus particuliers d’interactions entre les systèmes de justices autochtones et britanniques. En effet, lors d’une expédition de chasse près de Black Lake, en territoire de chasse traditionnel de sa communauté, une altercation éclata entre Saincastin et des Américains due à des conflits liés au partage d’un cerf. La notion du partage de la nourriture s’avère différente pour les W8banakiak que pour les Britanniques. De fait, ne pas partager la nourriture qu’on chasse est synonyme de déclaration de guerre. Il est ainsi possible de comprendre comment ce conflit résulta à la mort des Américains, raison pour laquelle Saincastin se voit arrêté et incarcéré à Québec.
À la suite d’un conseil entre les hauts placés du Département des Affaires indiennes et les chefs des Sept Nations autochtones du Bas-Canada, Alexandre Saincastin est gracié et obtient une libération sous conditions. Effectivement, il est dans l’obligation de quitter le territoire du Bas-Canada (Bibliothèque et archives Canada, RG 8, vol 267, p. 124). C’est ainsi que Saincastin est transporté par l’officier Niverville jusqu’à Trois-Rivières et récupéré par les chefs de W8linak. Ceux-ci, à leur tour, le transporteront jusqu’à Odanak afin que sa garde soit transférée aux chefs autochtones de ce village. Ces derniers ont le mandat de déplacer Alexandre Saincastin jusqu’à la frontière américaine. Toutefois, en raison de manques de rations, les chefs d’Odanak ne peuvent effectuer le trajet jusqu’à la bordure avec les États-Unis et se doivent de laisser partir seul Saincastin (Bibliothèque et archives Canada, RG) . Cette décision sera mal perçue par les Affaires indiennes, qui retireront de la liste des présents les chefs en question ainsi que les membres de leur famille. Cependant, Saincastin est aperçu à Barton, une municipalité du Vermont, par des W8banakiak d’Odanak, il s’est donc rendu de l’autre côté de la frontière. Les autorités britanniques vont toutefois conserver la pénalité attribuée aux chefs d’Odanak.
Légende de la carte ci-contre
Rouge : Trajet effectué par Alexandre Saincastin
Bleu : Trajet effectué par les chefs de W8linak
Jaune : Trajet effectué par des W8banakiak d’Odanak
Vert : Trajet effectué par les chefs d’Odanak
Échec de l'association entre la justice britannique et les communautés autochtones
Les résultats préliminaires de nos sources laissent à penser que le système de justice britannique et les communautés autochtones désiraient collaborer, mais que cette association s’est conclue par un échec. En ce qui concerne le cas de Saincastin, l’association entre les deux systèmes judiciaires semblait être efficace, du moins, au départ. Effectivement, après avoir été arrêté ainsi que jugé pour meurtre par les autorités britanniques, Saincastin est incarcéré à Québec. Habituellement, Saincastin aurait été pendu pour avoir commis un crime de la sorte. Toutefois, à la suite du conseil entre les sept nations autochtones et le département des Affaires indiennes, Saincastin se voit gracié et libéré sous conditions. Il est ainsi possible d’observer une interaction fluide et efficace entre les deux institutions judiciaires dans le cas d’Alexandre Saincastin, illustrant, alors, un pluralisme juridique fonctionnel.
Cependant, la collaboration entre la justice britannique et w8banaki se dégrade au fur et à mesure que l’histoire de Saincastin se développe. Certes, les communautés w8banakiak sont grandement incluses dans la déportation de Saincastin vers la frontière, celui-ci étant condamné à être exilé du pays. En effet, les chefs de W8linak transportèrent Saincastin jusqu’à Odanak pour le céder aux chefs du village, qui devaient à leur tour le transporter jusqu’à la frontière. Toutefois, dû à un manque de rations, les W8banakiak d’Odanak ne peuvent se permettre d’effectuer le voyage, ils accordent le pardon à Saincastin et le laissent se diriger lui-même vers la frontière. C’est ainsi que la relation juridique entre W8banakiak et les Britanniques se détériore, les autorités britanniques voient ce geste comme une véritable trahison, un irrespect complet des ordres. Ils vont même punir les chefs d’Odanak, en retirant leurs noms ainsi que ceux de leurs familles de la liste des présents, illustrant parfaitement la dégradation de la collaboration. Ultimement, Saincastin se rend jusqu’aux États-Unis et les chefs w8banakiak essayeront de rétablir les faits avec le Département des Affaires indiennes, mais les deux partis restent sur leur position et les chefs restent punis. Cette situation montre que, malgré le bon vouloir de chacun et la tentative de rétablir la collaboration, celle-ci demeure difficile et complexe.
Bibliographie
Sources
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Bibliothèque et archives Canada (BAC), RG 10, vol. 586, Deputy Superintendent General’s office – Letterbooks (Major General Darling), p. 38-41.
Bibliothèque et archives Canada (BAC), RG 10, vol. 586, Deputy Superintendent General’s office – Letterbooks (Major General Darling), p. 42-43.
Bibliothèque et archives Canada (BAC), RG 10, vol. 586, Deputy Superintendent General’s office – Letterbooks (Major General Darling), p. 44-47.
Bibliothèque et archives Canada (BAC), RG 68, Commissions for special Court Pardons, 1827-1829, p. 89-92.
Bibliothèque et archives Canada (BAC), RG 68, Commissions for special Court Pardons, 1827-1829, p. 91-92.
Bibliothèque et archives Canada (BAC), RG 68, Commissions for special Court Pardons, 1827-1829, p. 95-100.
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Études
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Images
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Pour en savoir plus…
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Grabowski, Jan, French Criminal Justice and Indians in Montreal, 1670-1760, Ethnohistory, vol. 43, no. 3, 1996, pp. 405-429, https://www.jstor.org/stable/483451
Maquin, Alexis, « Le paradoxe politique du département des Affaires indiennes : exemples des Abénaquis d’Odanak et de Wôlinak », dans Stéphanie Béreau et Alain Beaulieu (dir.), Les Autochtones et le politique, pp. 113-130, Montréal, Chaire de recherche du Canada sur la question territoriale autochtone, 2012, p. 113-148.
Texte réalisé par: Elysabelle Lachance, Sacha Guimont, Liam Tremblay, Katty Hatch
