PRÉSENTS
La période comprise entre les années 1800 et 1850 représente un moment de bascule dans la vie de la communauté w8banaki et dans leurs relations diplomatiques avec le gouvernement britannique. La pratique de distribution de présents, se situant à la base des relations sociales et politiques, s’en retrouve affectée. Les recherches mènent à se questionner sur l’évolution de la pratique de distribution des présents entre les communautés w8banakiak d’Odanak et de W8linak ainsi que le département des Affaires indiennes durant la première partie du XIXe siècle. Suite à un survol des documents, notre hypothèse est que la distribution des présents diminue graduellement au courant de cette période.
Les registres de présents annuels
Pour faciliter notre recherche, nous avons ciblé des dates clés retrouvées dans les échanges du département des Affaires indiennes avec la communauté w8banaki. Ainsi, nous avons utilisé les données des registres de présents annuels de la période allant de 1795 à 1856. En croisant des données issues des registres de présents annuels distribués aux W8banakiak et des registres de leurs valeurs monétaires, il est possible d’observer ainsi que d’analyser certaines transformations. Pour réduire le champ de recherche, nous avons exclu les présents particuliers des calculs, car ils ne permettent pas d’effectuer des observations à long terme en raison de leur irrégularité. Puisque les données quantitatives historiques sont difficilement analysables, nous avons dû choisir une seule valeur monétaire, celle de 1827, afin d’être capable d’établir une base. Celle-ci permet de comparer les valeurs monétaires de diverses années sans l’influence du taux d’inflation présent dans les données de 1830, et donc intraitables dans nos calculs.
La pratique
Au cœur de la tradition diplomatique des peuples autochtones, les rapports sociaux s’établissent à travers la pratique du don et du contre don. Accepter un présent nécessite inévitablement de redonner en retour, assurant un contrat social qui détermine la formation d’un groupe ou d’une famille symbolique. Dans le but de former et d’entretenir des alliances économiques et militaires essentielles à la survie de leur colonie, les empires français et britanniques s’insèrent dans cette pratique autochtone. Donner sa parole ne suffit pas, il faut aussi « parler de la main ».
Dans le contexte spécifique de l’Amérique du Nord britannique, la pratique des présents est institutionnalisée lors de la création du département des Affaires indiennes en 1775 et connait son apogée lors de la guerre de 1812-1814, opposant la Grande-Bretagne aux États-Unis. À la suite de cette campagne militaire, les combattants blessés et les veuves reçoivent le «full equipment», c’est-à–dire une hausse quantitative et qualitative de présents annuels d’une valeur supérieure à la norme. Des présents particuliers, plus personnels, peuvent aussi être attribués lors d’accords spécifiques. Plus qu’un symbole, les présents deviennent des ressources importantes pour les autochtones. La pratique est toutefois remise en question par la suite, dans un souci de coupes budgétaires.
Les biens
Les présents donnés à la communauté w8banaki varient et évoluent avec le temps. Certains biens, tels que des couvertures et des couteaux, sont distribués annuellement de manière assez stable dès 1808, alors que d’autres objets, dont la poudre de fusil, deux sortes de balles et des outils servant à nettoyer les armes à feu subissent des variations à travers les années, comme c’est le cas en 1828. On retrouve également dans les registres des Affaires indiennes différentes sortes de tissus ou de présents, qui sont donnés annuellement seulement à partir de 1817 et de 1821. Cela comprend, entre autres, du coton, du Calicot, un type de laine et du fil à coudre, mais également des chapeaux et des mouchoirs en soie.
De plus, chaque présent des registres est classé selon la personne destinée à le recevoir. Par exemple, les femmes reçoivent majoritairement des couvertures d’une grandeur de 2.5 points, alors que les hommes obtiennent souvent celles de 3 points. Ces derniers se voient également offrir des munitions et des outils servant aux armes à feu. Certains présents particuliers sont destinés aux chefs de la communauté ou aux guerriers, tels que des fusils, des bouilloires de laiton ou des pièces de vêtements.
Les revendications
L’évolution de la distribution des présents se voit à travers des pétitions des W8banakiak ainsi que des lettres des Affaires indiennes. De fait, dès 1828, les communautés w8banakiak revendiquent que «la quantité de ces présents a varié et se réduit maintenant à très peu de choses, a peine autans de ce qu’ils étaient il y a une douzaine d’années. C’est pourquoi vos pétitionnaires supplient humblement votre Excellence qu’il lui plaise, 1°. De vouloir bien prendre ceci en considération. 2°. d’ordonner que les présents soient les mêmes qu’autrefois quant à la quantité et la qualité».
En 1833, les W8banakiak désirent savoir la raison de la réduction des biens distribués et, par le fait même, écrivent à la Couronne pour obtenir des réponses. Ensuite, dans des lettres de 1836, les Affaires indiennes suggèrent d’offrir une compensation monétaire ainsi que d’investir dans l’éducation et de couper dans les présents. En revanche, la population d’Odanak refuse cette proposition puisque la survie des W8banakiak dépend de l’acquisition de ces biens. L’année suivante, malgré les besoins de ceux-ci, l’État décide de diminuer les présents et supprime tous les objets offerts aux nouveau-nés. C’est une autre façon de couper les dépenses des Affaires indiennes concernant les présents.
Tout au long des lettres transmises à la Couronne, les chefs w8banakiak justifient leurs revendications, notamment en rappelant l’importance des présents et du rôle du Père, c’est-à-dire de la protection que la Couronne se doit d’apporter à ses enfants. Par conséquent, au fil des années, une réduction graduelle des présents semble perceptible grâce aux revendications de la population d’Odanak.
Les tendances
La récolte de données au sein des sources de présents annuels permet l’observation d’une diminution de ceux-ci, comme mentionné ultérieurement, à partir de 1828. En effet, ce n’est pas seulement leur nombre qui diminue, mais aussi certaines compensations visant à réduire la variété de présents au fil des années. Par exemple, les tissus spécialisés disparaissent tranquillement et sont remplacés par du simple coton. On peut donc remarquer une simplification des présents. S’ajoute aussi à cette tendance l’élimination des présents particuliers en 1831, qui réduit la diversité spécifique des présents. De plus, le «full equipment» cesse pour simplement faire place au «common equipment», à savoir les présents annuels. La fin de la pratique de distribution de présents annuels se termine en 1856.
Répartition des catégories de présents donnés aux W8banakiak
Distribution des présents pour les hommes et les femmes w8banakiak
Bibliographie
Sources
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Études
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Pour en savoir plus…
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Texte réalisé par: Nancy Francoeur, Jenny Lafrenière, Audrey-Anne Pellerin et Danaëlle Robert
