ÉDUCATION
Enseigner pour régner : Luttes de pouvoir à Odanak, au XIXe siècle
Dans la communauté w8banaki du village d’Odanak, la question de l’éducation des jeunes enfants autochtones est sujette à de vives réactions de la part des multiples entités qui composent cette micro-société. Des débats entre les chefs autochtones, les instances de pouvoir religieux (catholiques et protestantes) et le Département des affaires indiennes secouent la communauté au quotidien lors de la première moitié du 19ème siècle. On peut remarquer que certains acteurs protestants souhaitent l’alphabétisation des W8banakiak contrairement aux missionnaires catholiques.
L'éducation des Autochtones
Comment l’attitude des différents acteurs politiques et religieux face à l’éducation des Autochtones d’Odanak est tributaire d’ une lutte de pouvoir à l’échelle de la colonie à l’époque ?
D’une part, on peut supposer par les actions des missionnaires catholiques, comme Noël Laurent Amiot et José Bélanger, qu’ils agissent dans le but de conserver leur rôle d’intermédiaire politique face au pouvoir colonial britannique. Par ailleurs, le premier maître d’école w8banaki protestant dans ce village, Peter Paul Osunkhirhine, un acteur dont les actions divisent la communauté dans des débats linguistiques et religieux, cherche aussi à protéger ses intérêts en amenant les jeunes w8banakiak à s’émanciper de l’influence des missionnaires catholiques par l’alphabétisation et la maîtrise de l’écrit. Cette situation va même être portée jusqu’aux oreilles des plus hautes autorités du Bas-Canada, ce qui témoigne que les luttes de pouvoir globales se reflètent dans celles, plus locales, qui traversent Odanak.
Afin de vérifier cette hypothèse, nous nous sommes penchés sur un corpus de sources composé principalement de lettres et de pétitions provenant du Département des affaires indiennes, de l’archidiocèse de Québec et de la congrégation protestante de l’American Board of Commissioners for Foreign Missions. Nous avons classé ces sources dans un tableau Excel dans le but de sélectionner les informations nécessaires à notre recherche. Toutefois, nous travaillons dans un corpus qui ne contient généralement que peu de témoignages provenant des habitants w8banakiak. Il peut donc y avoir un biais puisque nous avons plusieurs lettres provenant de l’Église catholique qui avait, à cette époque, une position qui semble paternaliste à l’égard des nations autochtones.
Début de l'éducation à Odanak
En 1802, chez les W8banakiak d’Odanak, ouvrent la deuxième école du Bas-Canada dans un village de « domiciliés ». Elle est ouverte par le maître d’école Francis Annance , qui fait lui-même partie de la communauté w8banaki. En 1824 , alors que cette école est bien projetée, se dessinent les premières tensions religieuses dans le village.
Les divisions s'amorcent...
La communauté est divisée par une plainte d’un chef w8banaki faite à l’endroit du prêtre catholique du village, Noël-Laurent Amiot. Celui-ci se prétendrait trésorier et premier chef de la nation , en plus de refuser de dévoiler les livres de compte de la communauté. Néanmoins, il a réussi à convaincre une partie des habitants du village de sa légitimité . L’affaire va jusqu’à nécessiter une intervention du Département des affaires indiennes , qui limite strictement la sphère d’influence d’Amiot au spirituel . Il n’est plus autorisé à se mêler de la gestion des terres et des finances .
En 1829 , la scène politique change à Odanak : Peter Paul Osunkhirhine , un pasteur w8banaki congrégationaliste éduqué dans une institution scolaire protestante aux États-Unis , retourne dans son village natal pour y enseigner. Sa nomination comme maître d’école est inadmissible pour le missionnaire Amiot, qui est catholique. La communauté est divisée entre les chefs qui soutiennent Osunkhirhine et ceux qui soutiennent Amiot.
Amiot fait appel à l’ évêque de Québec, qui lui donne son support . Il ajoute que le prêtre devrait refuser les sacrements aux W8banakiak qui envoient leurs enfants à l’école du pasteur , craignant le mélange entre catholiques et protestants .
«C’est une règle suivie dans ce Diocèse que les enfants des Catholiques ne doivent pas fréquenter les écoles des protestants, ni les enfants des protestants les écoles des Catholiques. Ainsi vous devez refuser aux sacrements les sauvages et les canadiens qui ne veulent pas s’y conformer.»
– Évêque de Québec
Bernard-Claude Panet à Noël-Laurent Amiot, 8 août 1829. Archives de l’Archidiocèse de Québec, 210A, Registre des lettres, vol. 14, p. 84
Répercussions
Le résultat est terrible pour l’école d’ Osunkhirine , qui perd 2/3 de ses élèves . Les divisions internes s’élargissent quand une première pétition formelle , faite par le missionnaire catholique José Bélanger et signée par 30 W8banakiak du village , dénonçant les actions du pasteur , est envoyée en 1832 au Gouverneur général du Bas-Canada , qui se dit insatisfait par la performance du pasteur et menace son renvoi.
En 1834, le salissage politique d’ Osunkhirhine s’empire ; Certains chefs refusent de faire éduquer leurs enfants chez lui parce qu’il les fait travailler sur sa ferme, en plus de les convertir de force au protestantisme. Bélanger profite de l’instabilité politique pour s’emparer du contrôle des livres de comptes.
En 1835, le Département des affaires indiennes intervient de nouveau à Odanak pour mener une enquête au sujet de Peter Paul Osunkhirhine . Le Département commence à suspecter qu’il est victime d’une conspiration, animée par la dispute de pouvoir entre les chefs w8banakiak. Ultimement, Peter Paul Osunkhirhine perd son poste d’enseignant, mais le Département refuse de le bannir du village, trouvant la mesure excessive.
Et à la fin ?
Après de nombreuses années à avoir navigué entre débats religieux et instabilité politique dans le village d’Odanak, la conclusion est positive pour Peter Paul Osunkhirhine , qui garde son école grâce à des dons de ses collègues protestants . Il souhaite former une nouvelle génération de jeunes hommes w8banakiak comme relève politique de la communauté , car il maintient que l’émancipation des communautés autochtones et leur accès à des postes d’importance passent par leur éducation.
Bibliographie
Études
Greer, Allan, « Settler Colonialism and Beyond », Revue de la Société historique du Canada, vol. 30, no 1, 2019, p. 61-86.
Jean Barman, « Abenaki Daring : The Life and Writings of Noel Annance, 1792- 1869 », McGill-Queen’s University Press, 2016, p. 39-45.
Stéphanie Boutevain, « Un penseur pragmatique. Réflexions sur le protestantisme de Peter Paul Osunkhirhine, pasteur abénaquis du xixe siècle », Recherches amérindiennes au Québec, vol. 46, no. 1, 2016, p. 49-62.
Mathieu Chaurette, « L’opposition des missionnaires catholiques à la scolarisation des Autochtones au Bas-Canada, 1826-1845 », Revue d’histoire de l’Amérique française, 65(4), 2014, p. 473-502.
Pour en savoir plus…
Philippe Charland, « Kikinamasowinnoak , patlih8zak ta Aln8bak / Les prédicateurs, les prêtres et les Abénakis : la traduction du Petit catéchisme du diocèse de Québec en 1832 et la préservation cachée des valeurs abénakises », L’universel à l’épreuve de la traduction : actualités de la traduction des sciences humaines et sociales , vol. 37, n°1 , 2024 , p. 127-155 . https://www.erudit.org/fr/revues/ttr/2024-v37-n1-ttr09701/1114774ar/
Chaurette , Mathieu, « L’opposition des missionnaires catholiques à la scolarisation des Autochtones au Bas-Canada, 1826-1845 », Revue d’histoire de l’Amérique française , vol. 65, n°1, 2012, p. 473-502. https://doi.org/10.7202/1021050ar
Joseph Anselme Marault , Histoire des Abénakis de puis 1605 jusqu’à nos jours , Sorel, Gazette de Sorel , 1866, p.631. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2022960
Texte réalisé par: Florence Carbonneau, Laurie Dable, William Gosselin et Joelle Verreault
